Comment une maison d’édition sélectionne-t-elle ses projets ?
Ce sujet est une source de fantasmes et de nombreux débats, mais c’est au final assez simple. Non, il ne faut pas « faire partie du sérail », ni « faire jouer ses relations ». Les projets sont avant tout sélectionnés pour leur qualité, leur singularité et leur adéquation avec les univers éditoriaux de lapin.
Et cette adéquation est devenue d’autant plus importante que nous publions aujourd’hui moins de livres qu’il y a quelques années. Nous recevons toujours plusieurs centaines de projets chaque année, mais notre programme éditorial s’est resserré. Nous devons donc être beaucoup plus sélectifs et nous concentrer sur les projets qui ont vraiment leur place chez nous.
Deux collections occupent notamment une place centrale dans notre catalogue : Strip Club et Causes en corps.
Avec Strip Club, nous cherchons des bandes dessinées ou des séries de comics strips d’humour avec un véritable univers d’auteur·ice : un ton, des personnages, une manière de regarder le monde que l’on reconnaît immédiatement. Nous aimons l’absurde, le décalage, l’humour parfois noir, cru ou mélancolique, les petites catastrophes du quotidien et les personnages imparfaits.
En revanche, un projet reposant essentiellement sur du gros nez ou des ressorts humoristiques trop classiques aura peu de chances de trouver sa place dans la collection.
Avec Causes en corps, nous publions des récits qui partent de l’intime pour raconter quelque chose de plus large : le corps, les relations, les identités, la famille, la société, ce qu’on traverse et ce dont on parle encore trop peu. Nous sommes particulièrement attentifs aux sujets, aux expériences et aux points de vue que l’on rencontre peu en bande dessinée. Le sujet compte, évidemment, mais il ne suffit pas : nous cherchons d’abord des histoires, des personnages et un véritable point de vue d’auteur·ice.
Plus largement, ce qui nous intéresse chez lapin, ce sont les univers. Nous préférons un projet immédiatement identifiable, même étrange, imparfait ou difficile à résumer, à un livre très bien exécuté mais que l’on pourrait imaginer chez dix autres éditeurs.
La narration est donc essentielle. Que l’on parle de strips, de gags ou de récits longs, il faut savoir raconter et construire des personnages. Leur complexité, leurs contradictions et leur personnalité nous intéressent beaucoup.
Et le dessin ? Nous privilégions toujours l’histoire et l’univers à la virtuosité technique. Bonshommes bâtons, copier-coller, personnages en forme de patates : aucun problème si ça fonctionne ! Mais attention : faire simple n’est pas forcément facile. Un dessin volontairement rudimentaire doit lui aussi être expressif, lisible et maîtrisé.
Et l’intelligence artificielle ? Nous ne sommes pas opposés par principe à l’utilisation d’outils d’IA. Ils peuvent être utiles pour effectuer des recherches documentaires, organiser ou structurer un texte, préparer un dossier de subvention ou faciliter certaines tâches de travail. En revanche, les dessins et illustrations publiés doivent être créés par les artistes du projet et non générés par une IA.
Pour nous, l’univers graphique et la personnalité du dessin font pleinement partie du travail d’auteur.
Note à part : nous recevons pas mal de projets dont les images sont générées par IA, et leur principal problème reste une certaine uniformité graphique, accompagnée d’une ambiance souvent assez malaisante. Cette rondeur un peu chelou des personnages, les expressions convenues, les décors génériques et immédiatement reconnaissables finissent par desservir le propos. Au-delà des questions que pose l’utilisation de l’IA, c’est donc aussi très simplement un problème éditorial : nous cherchons des univers singuliers, et c’est précisément ce qui manque le plus souvent à ces projets.
Comment ça se passe quand on reçoit un projet ?
Tous les projets arrivent à projet@lapin.org. L’équipe éditoriale y a accès et les projets sont lus au fil des arrivées.
Nous nous réunissons régulièrement pour discuter de ceux qui ont retenu notre attention. Lorsqu’un projet plaît particulièrement à quelqu’un, il ou elle le défend auprès du reste de l’équipe. Certains provoquent immédiatement un enthousiasme collectif ; pour d’autres, nous avons besoin de discuter davantage ou de demander des éléments complémentaires à l’auteurice.
Si nous souhaitons aller plus loin, nous échangeons avec l’auteurice sur le projet, le travail qu’il reste éventuellement à faire et la manière dont nous imaginons le livre chez lapin. Lorsque tout le monde est d’accord, nous présentons notre contrat et notre fonctionnement : fabrication, diffusion, distribution, promotion, ventes en librairie et ventes directes via notre propre librairie en ligne.
Notre objectif reste le même en 2026 : être aussi transparents que possible sur ce que signifie être publié par une maison de bande dessinée indépendante. Nous préférons expliquer ce que nous pouvons réellement faire pour un livre plutôt que promettre des montagnes de lapins.
Et si tout le monde se comprend et a envie de faire le livre ensemble… let’s go lapinous !
Et si le projet n’est pas retenu ?
Nous recevons beaucoup plus de projets que nous ne pouvons en publier. Un refus ne signifie donc pas nécessairement que nous considérons le projet comme mauvais. Il peut être très bon et simplement trop éloigné de nos collections, trop proche d’un livre déjà prévu, ou ne pas trouver de place dans un programme éditorial devenu beaucoup plus resserré.
Nous essayons, lorsque c’est possible, d’envoyer quelques mots pour expliquer notre décision. Il peut aussi nous arriver de conseiller une autre maison d’édition dont la ligne nous semble mieux correspondre au projet.
Enfin, lorsqu’un·e auteur·ice a déjà publié chez lapin, les choses peuvent être plus informelles. Une idée peut naître d’une conversation, d’un dessin envoyé un soir ou d’une envie de retravailler ensemble. Et parfois, c’est tout simplement lapin qui réclame une suite ou un nouveau livre !
